La pieuvre géante du Pacifique, entre l’alien et la créature fantastique

D’une couleur rougeâtre, la pieuvre géante du Pacifique (Enteroctopus dofleini) est l’un des animaux les plus fascinants du monde marin. Assimilée au Kraken avant le calmar géant, cette créature est avant tout une merveille du point de vue biologique.

La pieuvre géante du Pacifique est la plus grande de l’ordre Octopoda qui regroupe les pieuvres et les poulpes. Elle vit entre 3 à 5 ans, et lorsqu’elle vieillit, son système immunitaire se dégrade jusqu’à devenir inopérant. Vient ensuite le tour des organes reproducteurs ; la pieuvre devient stérile. Enfin, elle ne parvient plus à « penser » et à se nourrir. Les mâles ont moins de chance de connaître cette fin puisqu’ils meurent après avoir placé leur semence sous forme de fil (jusqu’à 1 m de long) via un bras modifié dans la cavité palléale (organe respiratoire et reproducteur des mollusques) de la femelle.

Une fois fécondée, la pieuvre se trouve une cachette à environ 18 m de profondeur pour pondre entre 20 000 et 100 000 oeufs de la taille d’un grain de riz. Elle les accroche ensuite en grappes au plafond, les nettoie, les aère et les protège sans se nourrir jusqu’à l’éclosion, soit 150 jours. Elle souffle alors sur sa progéniture pour la pousser vers la sortie, puis meurt. Les petits passeront leurs premiers mois à se nourrir de plancton avant de rejoindre les fonds marins. Si la pieuvre décède avant l’éclosion, ses oeufs n’ont aucune chance de survivre.

Un animal curieux et naturellement pacifiste avec les humains

La pieuvre géante du Pacifique a un corps en forme de sac et quatre paires de tentacules qui mesure chacun 3 m de long. Ses bras peuvent atteindre une taille comprise de 4 m ; un record. Adulte, elle pèse en moyenne, entre 25 et 43 kg. Cependant, quelques spécimens de 9 m de long (corps et tentacules), et de 180 kg, ont pu être observés dans le Pacifique Nord par les scientifiques et les plongeurs.

giant-octopus-diver
Photo de Brandon Cole. Source : Divernet.com

Créature curieuse et inoffensive, la pieuvre géante est aussi une des plus amicales. Elle vient souvent à la rencontre des plongeurs et se laisse observer facilement. Il lui arrive même de jouer avec ces étranges visiteurs si elle se sent en confiance. En revanche, si elle a déjà été malmenée par des êtres humains, elle se montrera spontanément agressive car elle est capable de retenir des situations pour mieux y réagir à l’avenir.

Comme tous les octopodes, la pieuvre géante ne nage pas, elle se propulse sur de très courtes distances ou rampe. Par conséquent, elle ne peut quitter son territoire si celui-ci se dégrade. Heureusement, la nature a doté les pieuvres d’une capacité d’adaptation extrême. Cette dernière est possible grâce au sang bleu-vert de ces animaux, très concentré en hémocyanine ; protéine transportant l’oxygène et qui régule la température corporelle en fonction de la température extérieure.

Animal nocturne et solitaire, la pieuvre géante voit la vie en noir et blanc, et ne s’éloigne jamais des fonds marins (jusqu’à 750 m de profondeur), à part pour pondre ses oeufs. Elle aime se cacher sous les pierres, les rochers, dans les fentes et crevasses. Elle se déplace sans problème sur tous types de matières grâce à ses tentacules et ventouses. Ces dernières sont munies de capteurs sensoriels qui transmettent des informations à la pieuvre comme la position de ses proies, ou de ses prédateurs.

Une espèce paresseuse capable de prouesses

A l’instar de la plupart des céphalopodes, la pieuvre géante est carnivore. Elle se nourrit de mollusques et de crustacés dont elle perfore la coquille à l’aide de son bec et de sa salive extrêmement corrosive. Elle peut aussi manger des poissons, des requins, voire d’autres pieuvres. Avec ses 200 ventouses sur chacune de ses huit tentacules, cette créature soulève jusqu’à une tonne. Attraper, maintenir, démembrer de grosses proies est donc relativement facile pour cette espèce. La pieuvre géante ramène ensuite son repas près de sa cachette, la dévore et laisse souvent les restes s’empiler devant son antre.

pieuvre-geante-pacifique-michael-bentley-flickr-futura-sciences
Quelques unes des 200 (à 280) ventouses d’une tentacule de pieuvre géante du Pacifique. Photo de Michael Bentley – Flickr. Source : Futura-sciences.com

Quand son estomac est plein, c’est un animal paresseux et tranquille qui préfère se camoufler grâce aux pigments colorés de sa peau, plutôt que de devoir répondre à une éventuelle attaque. La pieuvre géante est un des mets favoris des phoques, des otaries et des grands requins.

Bien qu’elle ait trois coeurs, la pieuvre géante est vite fatiguée et peut pratiquer une activité physique que pendant quelques minutes. Si elle se retrouve contrainte de faire face à une menace, elle libère un nuage d’encre noire qui la cache de son agresseur. Elle peut alors fuir et se réfugier dans une crevasse ou un trou d’une quinzaine de centimètres grâce à l’incroyable élasticité de son corps qui est totalement mou, excepté son bec. Semblable à celui des perroquets, le bec est la seule partie dure et apparente de l’animal.

Contrairement à ce qu’on aime dire (et croire !), la pieuvre géante ne possède pas neuf cerveaux ; un pour son corps et huit pour ses tentacules. L’animal a bel et bien un système nerveux central considéré comme « complexe ». Il est formé de deux lobes aux fonctions hiérarchisées, mais les organes contrôlant ses tentacules sont en réalité des ganglions nerveux ou stellaires. La pieuvre n’en reste pas moins le plus intelligent des invertébrés.

Un rôle scientifique et écologique important

La pieuvre géante du Pacifique, de par ses convergences cérébrales, se rapprochent des vertébrés. De ce fait, elle offre aux scientifiques de multiples études possibles, notamment dans la recherche médicale. Les expériences les plus impressionnantes sont celles concernant l’apprentissage et la mémoire de l’animal.

La pieuvre géante n’a pas le temps de transmettre son savoir à sa descendance, pourtant celle-ci sait se débrouiller seule, enregistrer des situations, peut-être grâce à ses énormes axones (fibres nerveuses prolongeant le neurone et conduisant le signal électrique des cellules vers les synapses). Leur analyse permet de comprendre davantage l’évolution et le développement du système nerveux. Ainsi les scientifiques espèrent savoir quand et comment les maladies neurodégénératives se manifestent pour mieux les prévenir et les soigner.

giant-pacific-octopus
En plus de nous émerveiller, la pieuvre géante du Pacifique pourrait bien faire avancer différents domaines des sciences. Photo d’Andrey Nekrasov/MEDAVIA. Source : Express.co.uk

L’espèce est aussi étudiée par la médecine pour développer des anesthésiants. D’ailleurs, les chirurgiens peuvent maintenant être épaulés au cours des opérations par un bras articulé robotique ultra précis, créée d’après les tentacules de la pieuvre géante du Pacifique. Dans le domaine pharmacologique, la salive acide de l’animal, et surtout son  encre sont également de véritables sujets de recherche ; l’encre de l’octopode est composée de mélanine pure, l’ingrédient miracle pour protéger la peau du soleil.

Utile pour la science, la pieuvre géante du Pacifique l’est aussi pour l’environnement et l’écologie. En tant que prédateur, elle régule les populations qui sans elle deviendraient invasives et nocives pour la biodiversité. Enfin, la peau pigmentée et mimétique de la pieuvre géante a inspiré les ingénieurs militaires pour concevoir des capes invisibles aux infrarouges.

Publicités

9 commentaires sur “La pieuvre géante du Pacifique, entre l’alien et la créature fantastique

  1. Un animal que je trouve fascinant ! … 2 petites remarques ! 🙂

    -« La pieuvre géante du Pacifique est la plus grande de l’ordre Octopoda qui regroupe les pieuvres et les poulpes. » J’ai toujours cru que pieuvres et poulpes étaient des synonymes ! Y a t-il une différence ? Ou est-ce juste 2 noms vernaculaires globaux qui ne désignent aucune espèce en particulier ?

    -« Les mâles ont moins de chance de connaître cette fin puisqu’ils meurent après avoir placé leur semence sous forme de fil (jusqu’à 1 m de long) via un bras modifié dans la cavité palléale (organe respiratoire et reproducteur des mollusques) de la femelle. » Sortie de son contexte et remis dans celui de l’espèce humaine, cette phrase est bien dégueulasse… 😀

    J'aime

    1. Alors déjà merci pour ce long et hilarant commentaire, ensuite, « pieuvre » et « poulpe » sont en effet des synonymes désignant les octopodes. A la rédaction j’ai plusieurs fois pensé que je devais le préciser car il y aurait confusion, et tu me confirmes cette pensée donc je vais y remédier. Quant à la reproduction des mollusques marins, céphalopodes et surtout de la pieuvre géante, on va dire que c’est l’une des preuves de la dinguerie de la nature, et le genre de détails qui me fait toujours halluciner donc je partage ;D

      Aimé par 1 personne

      1. Génial ! Car il risque grandement d’y en avoir d’autres, et pourquoi pas, un article spécial à ce propos. C’est un peu mon dada et le genre de choses que je raconte en soirée héhé.

        Aimé par 1 personne

      2. Je te rejoins sur le point de la société-sociabilité comme tu dis.

        J’avoue n’être pas au point sur les créatures marines mais ça m’intéresse ! De mon coté, j’ai fait récemment quelques recherches personnelles sur la perception du hibou et de la chouette dans différentes cultures, c’était fascinant ! Il y a beaucoup à dire et ça devrait t’intéresser si tu aimes les mythes et les croyances ! 🙂

        Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s