Inspirants émois en terre espagnole

Il y a des voyages dont on ne se souvient ni de l’avant, ni de l’après. Dont on ne se rappelle pas des préparatifs, du départ, du trajet en avion, que ce soit celui de l’aller ou du retour. Il n’y a plus d’images de l’attente dans les aéroports. La mémoire a seulement conservé ce qui s’est passé sur place, à l’instar de ce premier voyage en Espagne.

C’était l’après-midi. Nous étions en juillet. L’air était écrasant même à l’intérieur de l’aéroport international de Barcelone-El Prat. Je transpirais déjà à grosses gouttes quand ma mère me demanda de faire l’interprète au guichet d’un loueur de voitures.

Apto. BCN Rambla Term. B 0001
Aéroport de Barcelone-El Prat, Terminal 2. Source : airportsinternational.com

J’avais 15 ans, mon brevet des collèges, deux années d’espagnol dans les pattes, et un certain intérêt pour cette langue, cette culture au-delà des Pyrénées. Ma mère le savait. Ce qu’elle savait aussi mais qu’elle ne voulait pas entendre, c’est qu’en France, seul le castillan était enseigné et nous étions en Catalogne, région fière de son patrimoine et en quête d’indépendance. Durant ce séjour, mes connaissances en « espagnol » seraient donc inutiles. La population locale préférerait l’anglais ou le français au castillan. Bien que consciente de ce fait, je m’exécutais, pour simplifier, accélérer le mouvement vers notre destination, faire plaisir à ma mère, et sûrement un peu à mon ego par la même occasion.

Qui dit aéroport dit public international. Les loueurs de voiture étant habitués à toutes sortes de langues et d’accents, mon espagnol castillan aux relents de français ne les a pas dérouté. Une fois installée à l’arrière du véhicule, je tentais de ne pas me liquéfier. Les quelques minutes passées en plein soleil sur le parking m’avaient ramolli le cerveau.

Un hôtel perché et peu animé

La voiture a démarré. Direction Calella, une ville/station-balnéaire de la Costa Maresme à 56 km de Barcelone. Malgré la clim’ l’atmosphère restait suffocante. Soudain ce fut la panique. Mauvaise direction. Erreur de parcours. Les nerfs ont lâchés. Les plombs ont sautés, et les cris fusés. Doux refrain des vacances. Les vapeurs de gaz se mêlaient à la poussière quand apparut le lieu espéré. C’était le portrait craché de ceux vus dans les livres de géographie : des étendues d’immeubles monstrueux et farfelus face à la mer. Les plus proches de la plage possédait une bande de sable réservée, une terrasse ou un accès direct au bord de mer, mais tous avaient une piscine et d’imposants remparts.

L’hôtel où nous logions se trouvait à environ 500 mètres de la plage, perché dans les hauteurs de la ville. De l’extérieur, c’était une sorte d’immense barre en béton peinte d’ocre et émaillée de balcons. Il n’avait rien d’extraordinaire ou de prestigieux. Il ne possédait pas de grands halls lumineux ni de salons frais et silencieux, mais une salle avec un flipper, un baby-foot et un billard. L’unique piscine était trop petite pour organiser des activités aquatiques. Aucune trace de mini-club ou d’animateurs durant la journée. La musique commençait à résonner au crépuscule, signalant le début d’un rituel de danses. La population de l’hôtel, composée de familles et de retraités espagnols ne paraissait pas dérangée par ce peu d’activités.

hotel calella
L’hôtel Kaktus Palya à Calella. Photographie de Keamo.

Chaque soir était déjà réservé à l’écriture. Il s’agissait de ne pas perdre ce goût pour les mots, et la narration de faits réels ou fictifs. C’était aussi un moyen d’évacuer le trop plein de pensées et d’émotions qui inondaient l’être à un âge où tout lui semble étourdissant et nébuleux. Après la journée brûlante et mouvementée, il était bon d’étendre le corps mordu par le soleil, sur des draps frais. Au rythme du ronron de la clim’ et des chants d’enfants, les phrases s’alignaient, inspirées par les événements passés, présents et à venir. La rédaction était uniquement interrompue par la faim et le désir de découverte.

Les repas se prenaient autour de tables rondes de 4 places, dans une grande salle aux murs oranges. C’était le classique restaurant d’hôtel où chacun prend son assiette et la garnit des mets qu’il préfère. Ceux proposés étaient par conséquent, très divers, bien que toujours les mêmes. L’eau, les sodas et les jus de fruits coulaient à flots dans les verres. Seules les boissons alcoolisées étaient payantes. Au vu de mon âge, j’avais parfois le droit à un peu de vin rouge pendant le repas du soir. C’était la fameuse formule « demi-pension » qui permet de manger le matin et en soirée pour profiter du soleil, même aux heures les plus chaudes.

Effervescence du bord de mer à la vieille ville

L’habitude était mauvaise et connue, mais prise il y a si longtemps, qu’il était trop difficile de s’en détacher. Se réveiller en fin de matinée pour aller nager dans les vagues puis s’allonger entre midi et 15h sur la plage était dangereux. Le sable lui-même le disait. Gros comme du gravier de chantier, il était déjà tellement chauffé par le soleil, qu’il brûlait quelconque morceau d’épiderme, même le plus corné. Les accoutumés étaient reconnaissables. Ils marchaient pieds nus, jouaient au volley, à la lutte ou au badminton. D’autres demeuraient allongés de longs moments au soleil, sans parasol ni couvre chef, parfois même sans lunettes.

Les belles filles et jeunes femmes, bronzées, élancées agressaient ma sensibilité juvénile. Pour la première fois, je ne parvenais à nier l’envie de plaire et de ressembler à ces figures de la féminité sorties des magazines. Je menais une sorte de bataille contre la jalousie et le manque de confiance en moi, dont je ne ressortais jamais vainqueur. L’amour, la haine, le désir, la honte et la tristesse dégoulinaient de tous mes pores. La solitude éprouvée, accumulée tout au long de ces courtes années, explosait en un fracas intérieur destructeur. Heureusement, la mer n’était pas loin et offrait un échappatoire certain. Elle savait laver les douleurs et les blessures de l’âme en fleur. Entre les jeux avec les vagues et l’élaboration de châteaux de sable, les affres de l’âge ingrat s’estompaient temporairement.

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La plage de Calella alors que le soleil se couche. Interlude de tranquillité entre l’euphorie de l’après-midi et l’effervescence de la nuit. Photographie : « Ocean breeze » de Nikki Ross.

La plupart des hôtels surplombaient la ville. Ils côtoyaient la végétation méditerranéenne, des mini-golfs, des toboggans géants et quelques magasins qui se réveillaient au coucher du soleil. Près du bord de mer, les façades lumineuses et multicolores des discothèques à moitié dissimulées, semblaient appeler les jeunes passants à y délaisser leur argent. Sur la plage, les fiestas improvisées irradiaient l’atmosphère de musiques endiablées et d’effluves variées. Ces dernières se mêlaient à celles des bars et des restaurants animés jusqu’au petit matin. Les rues piétonnes de la vieille ville étaient pavées de boutiques colorées et parfumées, de petits casinos et de salles d’arcades. Les soirs de week-end, acrobates et cracheurs de feu  donnaient un spectacle sur la place en face de l’église Santa Maria.

Avant de partir, les errances dans les marchés, échoppes, boutiques d’artisans ou « d’attrape-touriste » seront nombreuses, et l’hésitation aussi grande que le choix de souvenirs. Les plus beaux sont ceux dans la tête à ce qu’il paraît, mais il est toujours plaisant d’offrir quelques présents. D’abord, on enverra des cartes postales pour confirmer que tout se passe bien, qu’il fait beau et qu’on pense aux autres. Parmi les babioles achetées pour soi, certaines serviront plus que d’autres, comme cette paire de tennis ornées de têtes de mort. Elle sera portée jusqu’à être inutilisable, contrairement à ce sac rouge et noir, jamais sorti du placard ; preuve de l’indécision soi-disant propre à l’adolescence.

Virées surprenantes de surréalisme

Avec son plan de ville en damier, Barcelone donnait l’impression d’être facile à aborder en voiture. Qu’il serait plus simple de s’y repérer. Qu’un tel agencement permettrait de ne pas s’égarer. Peut-être, mais c’était oublier les affres des bouchons et du stationnement. La première excursion à Barcelone, effectuée en voiture, en a été la preuve ; ponctuée de cris et de pleurs. Source de tensions et de peurs, la voiture n’était pas le meilleur moyen pour se déplacer dans une grande ville très fréquentée. Le mieux était encore d’utiliser les transports en commun, surtout qu’un train faisait l’aller-retour toutes les heures entre Calella et Barcelone. Sur place, le métro, le tramway, les bus et ses propres pieds étaient les modes de locomotion les plus appropriés pour explorer la capitale catalane.

Lors des promenades dans Barcelone, il était impossible pour mon cerveau de ne pas chercher à retrouver les images vues dans L’Auberge espagnole. Ce film de Cédric Klapisch, vu pour la première fois en 4e, m’avait marqué. L’année précédant ce voyage,  une jeune prof d’histoire/géo l’avait projeté en classe pour nous sensibiliser, mes camarades et moi, à l’Europe et au programme Erasmus. Elle était convaincue qu’elle pouvait nous toucher. C’était le cas, enfin, le mien. Les péripéties de cette bande de jeunes venus des quatre coins de l’Europe, réunis à l’étranger m’ont naturellement parlé. J’ai gardé ancrée en moi, la scène de la sortie de la discothèque avec Aerodynamic de Daft Punk en fond sonore, où tous sont joyeusement ivres, relèvent les copains par terre et s’en vont en se soutenant.

Il semblait inimaginable de déambuler dans Barcelone sans rendre visite aux créations d’Antoni Gaudi, architecte génial et torturé, représentant singulier de l’Art Nouveau catalan. Oeuvre démesurée toujours en travaux, La Sagrada Familia, donnait le vertige, depuis le sol jusqu’au sommet de ses tourelles. La Casa Batllo, la Casa Mila (La Pedrera) et leur façade ondulante, insufflaient à la ville une certaine folie douce. Mais si je devais avoir une préférence c’était pour le Park Güell et son cadre, car ils permettaient de saisir pleinement la relation harmonieuse entre la nature et cette architecture délirante d’ingéniosité, synthèse et symbiose de tous les arts et métiers, de la tradition et de la modernité. Les yeux et l’esprit ne savaient plus ce qui était le plus admirable : Les jeux entre les formes, les matériaux et les couleurs, ou le superbe panorama sur la ville et la mer.

Barcelona Parc Guell Carl Larson
A l’origine, le Park Güell devait être une cité-jardin où les ouvriers pourraient vivre. Photographie de Carl Larson.

Il fallait aussi voir la fameuse Rambla, centre historique de Barcelone, avec ses fleuristes, ses artistes, le barrio gotico, puis le marché de la Boqueria, véritable mosaïque sensorielle. S’il n’existe pas de musée consacré à Dali à Barcelone, le musée national d’Art de la Catalogne organisait une rétrospective sur le plus atypique des peintres (catalans). L’exposition débutait avec des dessins, dont des hommages sensuels et sulfureux à sa muse et femme, Gala. S’en suivaient des croquis symbolistes, des toiles d’éléphants aux pattes maigres, et des sculptures de montres molles. Une visite qui confirmait ma sensibilité pour l’oeuvre du gourou surréaliste. En septembre, j’allais rentrer en seconde spécialité Histoire des Arts. J’avais 15 ans et la ferme intention d’utiliser ce que j’avais vu et appris au cours de ce périple pour parer mon avenir d’art, d’écriture et de voyage.

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3 commentaires sur “Inspirants émois en terre espagnole

  1. Bonjour Esther,

    Je découvre tout juste ton blog et je ne me lasse pas de tes récits. Ton style dans cet article me fait penser à l’écriture contemplative et solaire de Françoise Sagan dans Bonjour Tristesse, sans que je sois capable d’expliquer pourquoi…

    Aimé par 1 personne

    1. Wow ! Hello Nath !

      Je suis hyper touchée par ton commentaire. D’abord c’est très agréable de savoir que mes écrits plaisent, ça m’encourage toujours. Et puis être rapprochée de Sagan, surtout de son style dans Bonjour Tristesse, cela me va droit au coeur. Je ne sais plus où me mettre tout d’un coup.

      Un grand merci.

      J'aime

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