Le seapunk et ses dérives

Crée sur le web en 2011 par des nostalgiques des années 90, le seapunk, et non le steampunk, est un micro-mouvement qui s’est développé à travers les réseaux sociaux, jusqu’à devenir une tendance mode de 2012. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Quiconque a fréquenté la Toile au début des années 2010 a pu apercevoir ce raz de marée fluo et pailleté. Victoire du mauvais goût, expression de la masse, oeuvre d’Internet, tout peut être; et a été dit à propos du seapunk. Ses codes extravagants ont intrigué le monde entier, le magazine Vogue compris.

Repoussant au premier abord, ce micro-mouvement a même eu droit à un article dans plusieurs médias français sur le web ; Elle, Slate, L’Express, Les InRocks, Libération, La Voix du Nord, MadmoiZelle. Paradoxe propre au web, les origines du seapunk sont à la fois claires et floues.

Le seapunk serait né en 2011 sur Twitter où Lil Internet, DJ de Brooklyn, relatait son rêve de la veille : « Seapunk, un blouson en cuir dont les clous ont été remplacés par des crustacés ». Le hashtag marin était lancé. Le tsunami pailleté allait bientôt déferler sur les réseaux sociaux.

Les musiciens de musique électro Zombelle et Ultrademon reprennent le concept et l’adaptent en musique. Sur Tumblr, des milliers d’internautes définissent l’univers visuel du micro-mouvement. Le New-York Times relaye cette « blague autoréférentielle du web » qui devient un sujet international.

De New-York à Tokyo, en passant par Londres, le micro-mouvement devient une source d’inspiration. Certaines stars, notamment Lady Gaga, Katy Perry et Azealia Banks s’emparent de l’esthétique aquatique. En 2013, les codes seapunk s’affichent dans les campagnes publicitaires et les défilés de Dior, Parada, Versace, Chanel.

Un seul mot d’ordre : kitsch !

Avant d’être un sous-genre de la musique électronique et un style vestimentaire, le Seapunk est un mode d’expression visuel. Les caractéristiques sont facilement reconnaissables. Entre les sculptures gréco-romaines, l’environnement marin et Windows 98, un seul mot d’ordre : kitsch !

Le symbolisme antique et les signes religieux, ésotériques se mêlent aux formes géométriques, aux dauphins et aux coquillages, sur un camaïeu de couleurs vives voire fluo (rose, bleu, vert , violet). Si c’est irisé, nacré, pailleté, c’est encore mieux.

seapunk art
Exemple de visuel seapunk. Source : cargocollective.com

Impossible de ne pas penser aux années 80 avec ces références new age et psychédéliques. D’ailleurs, en musique, le genre se reconnaît à l’utilisation massive de synthés et de sons de jeux vidéo rétro.

Le seapunk est également une ode aux années 90, comme en témoigne son goût prononcé pour le cyber-punk, la 3D grossière, et pour les anciennes consoles, surtout Sega et Megadrive.

En matière de look, le seapunk privilégierait les corps androgynes. Ce serait même un élément clé de sa construction. D’abord, en raison du rôle important accordé au maquillage. Ce dernier doit être voyant, coloré, et n’est pas réservé au genre féminin.

Cette tendance s’applique aussi aux cheveux ; décolorés puis recolorés d’une ou plusieurs couleurs seapunk. Ils peuvent également être délavés pour donner un effet pastel.

SEAPUNK-FASHION
Punk et punkettes des mers évoluant dans un environnement citadin. Source : rebelcircus.com

Selon Mathieu Buard, professeur de mode à l’école supérieure des arts appliqués Duperré à Paris, la plupart des créatures réelles ou imaginaires composant le bestiaire seapunk (dauphin, coquillage, étoile de mer, hippocampe, sirène) peuvent être perçues comme asexuées.

Le reflet du web et d’une génération

Les mouvements pouvant être rapprochés du seapunk, le gothique ou le punk, sont nés avant Internet, souvent autour d’un lieu spécifique. Ils possèdent des boutiques labellisées, une panoplie et des codes précis. La musique prime sur le look, crée par les fans et les managers/producteurs au fil des concerts.

La scène du seapunk est virtuelle. Ses codes établis par des milliers d’utilisateurs de Tumblr évoluent constamment. Les musiciens sont peu identifiables, éclipsés par un univers visuel qui s’imprègne de tout ce qu’il trouve, sans craindre le ridicule.

Nés avec Internet, les adeptes du seapunk sont aussi ses créateurs, et sont bien conscients de leur image, et de celle de leur micro-mouvement. Les codes du seapunk sont les mêmes que ceux du web : absence de hiérarchie auteur-récepteur, horizontalité du mouvement, autonomie de la création, importance d’une communauté de pairs pour valider, suivre, partager, cocréer.

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Seapunk Ganesha Hologram par Ian Ibiza. Source : deviantart.com

Contrairement aux autres cultures émergentes, le seapunk ne craint pas la récupération, car c’est grâce à elle qu’il existe.  Ironique, parodique, le micro-mouvement cache une communauté internationale de personnes partageant un intérêt pour les spiritualités, la science-fiction, l’univers maritime, la musique électro expérimentale.

Sans le web et les réseaux sociaux, le seapunk n’aurait jamais pu exister. Ce n’est pas un hasard si ce micro-mouvement a été propulsé par le site de micro-blogging Tumblr. Cette plateforme où chacun peut produire et partager du contenu, possède des moyens d’archivage plus que nébuleux. Si les publications ne sont pas appréciées et partagées, elles tombent rapidement dans l’oubli et sont difficilement retrouvables.

Tout est éphémère, surtout les mouvements artistiques. Si ce n’est pas la récupération, ce sera le web  lui-même qui fera disparaître le seapunk. C’est oublier l’inventivité (ou le désespoir ?) des digital natives.

Punk des mers et vague vaporeuse

En 2016, les codes du seapunk parviennent plus ou moins à perdurer grâce à d’autres micro-mouvements comme la vaporwave. Née au même moment que le seapunk, toujours très en vogue sur Youtube et sur Tumblr, la vaporwave  est une version plus mature du « punk des mers ».

A l’instar du micro-mouvement marin, la vaporwave se définit comme un courant artistique total. La musique contribue au visuel et inversement. On retrouve des éléments graphiques du seapunk : colonnes ioniques, statutes antiques, pyramides, croix diverses, images de plages, screenshot de Windows 95, de consoles retro et de VHS, teintes mauves et bleutées.

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Gif vaporwave par excellence. Source : errorerrorerrorerrorerrorerrorr.tumblr.com

La vaporwave a également repris le côté ironique du seapunk et l’a poussé encore plus loin.  Pour critiquer le capitalisme et la société de consommation les musiciens utilisent les mêmes sons superficiels, souvent des musiques de publicités et de jeux vidéos qu’ils samplent et agrémentent de smooth jazz des années 80.

La mer n’est jamais très loin dans la vaporwave, mais n’est plus le thème central. Le fil directeur du micro-mouvement est la nostalgie des années 80 et 90, décennies pendant lesquelles les digital natives étaient enfants. La mer et plus particulièrement les plages paradisiaques, représentent ce désir d’évasion géographique, temporelle et spirituelle, souvent associé aux vacances (d’été).

C’est aussi dans les années 80 et 90 que l’Occident découvre le Japon à travers les animes et les mangas. Symbole de puissance technologique, de dystopie, et de mélange des genres pour l’Occident, l’Empire du Soleil Levant est un élément récurrent dans l’univers de la vaporwave.

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Les fonds marins ont laissé place aux rues tokyoïtes. Source : The-drone.com

Ultime hommage au cyber-punk, la typographie aux influences kikoololesques (« MIL3¥ $3RI•VS. ») a été remplacée par des idéogrammes japonais, principalement dans les titres des morceaux de musique. Les sirènes sont devenues des héroïnes de mangas et les fonds marins ont laissé place aux rues tokyoïtes.

Musicalement et visuellement, la vaporwave est moins agressive et repoussante. Plus réfléchi, le micro-mouvement est porté par plusieurs musiciens américains, canadiens, italiens et français ; Vektroid, Blank Banshee, Saint Pepsi, QuadratoX, Nxxxxxs, CVLTVRE… Il n’en reste pas moins une création du web et de milliers d’internautes dont il est dépendant. La vaporwave aurait même déjà muté en vapornoise, synthwave, witchhouse, future funk, ou encore, en VHS-Pop.

Conçus sur le web par des adolescents et des jeunes adultes, le seapunk et dérives étranges peuvent faire sourire. Pourtant, ils touchent et inspirent des anonymes, des artistes et des producteurs du monde entier. De ce fait, ils peuvent être considérés comme les premiers genres artistiques mondialisés, accouchés par les réseaux sociaux. L’artiste Vektroid a d’ailleurs qualifié son premier album de « brève lueur de communication internationale ».

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