Des voiles et des bulles

JP_9255-680x1020Qu’elle soit bleue ou grise, calme ou agitée, la mer demeure une inépuisable source d’inspiration pour les hommes et les artistes en particulier. D’Homère à Melville en passant par Conrad ou encore London, l’espace maritime semble être un immense terrain de jeu pour tous ceux en quête d’aventure et de liberté.

Riche en symboles et constamment en mouvement, la mer est également un sujet important pour les peintres. Rien d’étonnant qu’elle soit un des thèmes de prédilection pour les auteurs de bandes dessinées.

Michelet disait que c’était par la mer qu’il fallait commencer toute géographie. Il est vrai que notre planète est recouverte à 70% d’eau. Pourtant la mer est bien difficile à cerner, aussi bien dans ses dimensions que dans ses mouvements. Si le bassin méditerranéen est depuis l’Antiquité une sorte de grande piscine, les océans ont longtemps été des territoires inconnus pour les Européens.

Le romanesque marin

Depuis le début de l’histoire humaine, la mer fascine. Mystérieuse, généreuse ou dangereuse, elle renferme aussi bien des secrets que des risques et des espoirs. Celui qui prend la mer le fait (presque) toujours délibérément.

Marchands, corsaires, pirates, pêcheurs, aventuriers, tous recherchent quelque chose même s’ils ne savent pas toujours quoi. Un trésor, des rencontres, leur âme, les trois à la fois ? Qu’importe, ce qui est sûr c’est qu’une fois seul au milieu des océans, loin des côtes et des premiers villages éclairés, tous les rêves sont permis.A ce titre, Corto Maltese d’Hugo Pratt est incontournable. Né à la croisée de deux cultures, le marin maltais arpente le monde sans but concret. Il croise la route de nombreux personnages, pose le pied sur les cinq continents et participe à différentes aventures aux buts plus ou moins défendables. Quand Corto Maltese prend la mer ce n’est pas un butin qu’il cherche mais lui-même.

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Corto Maltese en Sibérie, Hugo Pratt, éditions Casterman. Source : cqfd.bbbfr.net

Crée par Fred, Philémon pourrait être le petit frère de Corto Maltese. Les deux personnages sont portés par le rêve, la poésie et se retrouvent souvent malgré eux au coeur de péripéties rocambolesques. Péripéties dont la frontière entre le monde réel et imaginaire est parfois plus que floue. C’est également grâce aux rencontres faites lors de leurs voyages que les deux rêveurs réussissent à vivre. Le monde, qu’il soit réel ou imaginaire, n’en demeure pas moins inconnu et dangereux.

Corto Maltese et Philémon commencent tous les deux leurs aventures par les océans. Le Pacifique pour le premier, l’Atlantique pour le second. Cependant les bandes dessinées sur l’univers maritime ne se cantonnent pas uniquement à l’onirisme d’un monde de bateaux, de tempêtes et de grand large.

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Extrait de Philémon et le naufragé du A, Fred, éditions Dargaud. Source : mitchul.unblog.fr

Le port est lui-même un voyage. C’est là où tout commence. Là où se retrouvent après des mois, ceux partis braver les éléments. Il est le lieu de retrouvailles par excellence mais aussi le théâtre d’échanges et de pactes plus ou moins licites.

La série Tramp illustre par exemple la difficulté d’être un commandant à son propre compte. Elle dévoile ainsi les coulisses politiques et économiques du port de Rouen. Ici, pas de merveilleux trois-mâts au destin légendaire ou d’aventures épiques et romanesques, l’auteur, Kraehn, montre la réalité des hommes de la mer dans le contexte d’un roman noir façon 50’s.

Lignes et symboles

Constamment mouvante, la mer fait la transition entre le réel et l’imaginaire. Une situation d’ambivalence, de doute, d’incertitude et d’indécision qui peut aussi bien se conclure par le bien que par le mal.  Changeante et instable, la mer est, certes, à l’image de la vie mais peut également mener à une mort certaine.

L’art graphique est peut-être celui qui se prête le mieux à la représentation du monde maritime et de sa symbolique. Les marines sont nombreuses dans l’Histoire de l’Art. Cependant, la bande dessinée est tout aussi apte à capter les remous et la symbolique maritime. Dans le neuvième art, comme dans tous les arts graphiques, les lignes ont leur propre signification. De cette manière le dessin va retranscrire un sentiment, une émotion.

Les lignes verticales sont synonymes de vie et plus particulièrement d’activités humaines : les mâts des bateaux, le clocher d’un village, un phare… A l’inverse les lignes horizontales symbolisent le repos et la stabilité : la mer calme, le rivage, un pont… Quant aux lignes obliques, qui occupent la position moyenne entre les verticales et les horizontales, elles signifient la chute, le mouvement, le glissement ou le péril : les vagues tempétueuses.

Dessiner un bateau à voiles à quai ou en pleine tempête n’est pas une mince affaire. Jean-Yves Delitte s’en tire pourtant parfaitement bien avec ses séries, Belem et Le Neptune.

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Extrait de Enfer en Martinique, tome 2 de la série Belem de Jean-Yves Delitte, éditions Glénat/La Chasse marée. Source : bedetheque.com

Le personnage central est un trois-mâts barque français. L’auteur se focalise sur ce voilier de légende pour raconter les événements qu’il a traversés. Naufrageurs, éruptions volcaniques, bagnes de la Guyane, sont autant d’éléments que les navires et les hommes doivent affronter.

Philosophie de la mer

La mer est également le théâtre de grandes détresses et des pires actes inhumains. Massacres de populations indigènes, actes de barbarie en tout genre, commerce triangulaire sont autant d’atrocités qui jalonnent l’histoire maritime et humaine.

Dans Les Passagers du vent de François Bourgeon, l’héroïne Isa, une jeune noble du XVIIIe siècle, fait preuve d’une énergie vitale et d’une grande liberté. Allant à l’encontre des codes de son époque, elle affronte aussi bien un monde dominé par les hommes que les éléments naturels tout en découvrant les horreurs du commerce triangulaire.

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Extraits de la série Les Passagers du vent de François Bourgeon, éditions Glénat. Source : bdvitrylefrançois.over-blog.com

Au fond la mer donne un sens à l’existence humaine. Égarés dans leur siècle, leur quotidien, leur propre personne, ils ne savent plus faire face aux troubles que leur condition comporte comme aux éléments naturels. Or ces derniers ne peuvent être ignorés par le marin. Il doit les accepter, s’y adapter et les respecter.

La fluidité incontrôlable des eaux pousse, stimule, invite l’homme à faire preuve d’audace et d’imagination. Plus que la montagne et le désert, la mer est vitale au développement de l’homme.

De Marine à Justin Hiriart en passant par Corto Maltese, Isa et Yann Calec de Tramp, les héros et héroïnes vacillent mais ne tombent jamais à l’eau. Ils résistent aux vents et marées, à la cruauté et à la misère humaines, aux interrogations et aux remises en question. Toujours ils avancent, motivés par un désir d’ailleurs et d’absolu. Désir qui pourrait à lui seul définir l’être humain et par conséquent les auteurs qui ont choisis de traiter la mer en bande dessinée.

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